Santé

Une fausse arnaque

Un titre accrocheur. Une belle histoire. Une musique rythmée et des images pleines de couleurs, de sourires et de mouvement. Si ce type de message simple répond à vos besoins, vous serez peut-être tenté d’acheter le produit annoncé.

Voici l’essentiel d’une fausse nouvelle. Elle raconte, en images, la brève et captivante histoire de la découverte d’un remède miracle… et se termine naturellement en vous invitant à vous le procurer. La vidéo, publiée sur YouTube, proclame en titre cette affirmation : Ce TRUC tout NATUREL guérit TOUS LES CANCERS (1) ! (les majuscules sont dans le titre original) Et elle a été vue par des millions d’internautes.

Un titre accrocheur

Si vous avez le cancer et que votre état ne s’améliore pas, une telle affirmation pourrait susciter chez vous un grand intérêt. Un « truc » est d’ailleurs souvent considéré comme un moyen ingénieux, mais peu connu. Vous pourriez croire que vous êtes privilégié d’en entendre parler, car, ajoute-t-on, les grandes pharmas (qui ont si mauvaise réputation) vous cachent la vérité.

Que le médicament soit « tout naturel » pourrait vous plaire par son côté bio et sa promesse implicite d’être sans danger, contrairement à l’inconfort de certains traitements oncologiques, telle la chimio. Qu’il puisse guérir « tous les cancers » vous rassure, car il pourrait sans doute guérir le vôtre. La musique rythmée et les images accrocheuses, qui se manifestent dès le début de la vidéo, retiennent captive votre attention.

Une belle histoire

La vidéo fait la promotion d’un médicament découvert vers les années 1800 par un docteur au nom étrange, Johan R. Tarjany. Lorsqu’il était petit, il a trouvé près d’un ruisseau de son village natal une mousse qui le fascinait appelée Funariidae karkinolytae. Elle possédait des propriétés « incroyables », car elle tuait les cellules cancéreuses en modifiant la double hélice de l’ADN. Il en prit régulièrement et ne souffrit jamais de cancer.

La vidéo montre une image d’archive (en noir et blanc) d’un homme dans la cinquantaine (le chercheur) qui a l’air fort sympathique. Elle présente aussi une image de la double hélice de l’ADN en mouvement de vrille. On y voit aussi de jeunes gens heureux qui dansent et s’amusent. Une musique enlevante roule sans arrêt. Il n’y a pas de message vocal, mais des phrases simples apparaissent à l’écran, décrivant cette belle histoire.

La vidéo conclut que vous pouvez vous procurer ce fantastique médicament en ligne… même si son ingrédient actif est toujours interdit par la FDA. Rappelons que cette agence autorise la vente des médicaments aux États-Unis… et qu’elle protège par la même occasion les intérêts des grandes compagnies pharmaceutiques, symboles par excellence d’argent et de pouvoir.

Analyse du message vendeur

Des milliers de vidéos semblables foisonnent sur Internet. Un message simple qui cultive vos biais, des images positives qui vous donnent de l’espoir, et vous demeurez captif d’une escroquerie bien montée. Des millions de gens s’y font prendre. Ce genre de publicité fonctionne !

Un titre hautement suspect

Pour un esprit critique, le titre accrocheur éveille déjà les soupçons. Un truc qui guérirait TOUS LES CANCERS (les majuscules font partie du texte de la vidéo) indique une prétention démesurée qui a peu de chances d’être vraie. La science n’est jamais aussi superlative au sujet d’une découverte médicale. La publicité provenant des grandes pharmaceutiques est généralement beaucoup plus prudente : leurs médicaments ne conviennent pas à tout le monde et ils ont des effets secondaires.

On note d’ailleurs que la vidéo utilise le mot « TRUC » plutôt que « médicament ». C’est moins direct que de vanter sans réserve un « remède miraculeux ». Cela laisse aussi entendre qu’il s’agit d’un secret que l’on vous confie, peut-être parce que vous êtes une personne « spéciale ». Une tactique qui rejoint la tendance actuelle au narcissisme.

On ajoute aussi que ce truc est NATUREL. Voilà le faux argument classique d’un appel à la nature. Il soutient que ne pourraient provenir de la nature que de bonnes choses. Ne nous donne-t-elle pas l’air pur, l’eau, les fruits et les légumes ? On oublie facilement qu’elle est remplie de dangers qu’il nous faut éviter : poisons naturels, plantes indigestes, animaux affamés, bactéries et virus de toutes sortes. Sans compter les nombreuses catastrophes naturelles, telles que les ouragans, les inondations et les tremblements de terre.

Une histoire invraisemblable

La mousse miracle semble avoir été découverte tout à fait par hasard par un jeune garçon qui y aurait vu un grand potentiel. Cette mousse, qui poussait le long d’un ruisseau de son village natal, le « fascinait quand il était petit ». En 1816, devenu « Dr », il conclut que cette mousse tuait les cellules cancéreuses en modifiant l’ADN. Il en prenait, semble-t-il, régulièrement et il n’a jamais souffert du cancer. Nous avons ici une erreur de raisonnement classique : on ne peut aucunement être certain qu’il aurait développé un cancer s’il n’avait jamais mangé sa mousse !

Rien n’indique les compétences du sympathique « docteur ». Était-il docteur en médecine ? Alors, on pourrait supposer qu’il a testé sa mousse sur des patients, mais ce n’est pas dit. S’il n’a pas procédé à de telles études cliniques, il ne fonderait que sur son propre cas sa foi dans les propriétés miraculeuses de la mousse. Ses conclusions relèveraient uniquement de l’anecdote personnelle. Par ailleurs, les études cliniques devaient être très rares en cette époque de médecine préscientifique.

S’il était chimiste ou biologiste, il aurait été bien en avance sur son temps, car la molécule d’ADN n’a été identifiée qu’en 1953. Au début des années 1800, on ne savait même pas que les bactéries et les virus existaient. Encore moins connaissait-on leurs fonctions dans notre organisme. Ainsi, le mécanisme mentionné, en apparence savant, d’une molécule particulière altérant l’ADN est nécessairement faux. Le message publicisant la « mousse » manque de cohérence interne.

Le nom inconnu et imprononçable de la mousse (Funariidae karkinolytae) tente de lui donner une allure scientifique qu’elle ne mérite manifestement pas. Cependant, l’auditoire visé pourrait s’y laisser prendre. C’est un subtil argument d’autorité faisant croire à une grande expertise scientifique – les Funariidae forment un groupe de mousses de la classe des Bryopsidées.

Une arnaque bien déguisée

Cette courte publicité d’à peine 40 secondes fait deux fois référence à la théorie d’un complot financier et gouvernemental qui empêcherait injustement la population d’accéder aux bienfaits du remède annoncé. Au tout début, elle laisse clairement entendre que les pharmaceutiques nous cachent la vérité au sujet des propriétés curatives de cette mousse. À la fin, elle nous dit que son ingrédient actif est toujours interdit par les services de santé du gouvernement.

Les allusions au mercantilisme sauvage des pharmaceutiques et à l’incompétence ou à la corruption des instances gouvernementales résonnent positivement chez un grand nombre de citoyens. Le message de cette publicité table sur des informations en partie vraies : les pharmaceutiques sont des entreprises qui font beaucoup d’argent et les gouvernements sont souvent lents à réagir. Mais pharmas et gouvernements iraient-ils jusqu’à délibérément cacher un médicament qui pourrait guérir tous les cancers ? Y croire reviendrait à souscrire pleinement à une théorie du complot certainement fausse, puisqu’elle mettrait en cause tous les gouvernements des pays développés et la plupart des grandes compagnies pharmaceutiques.

Cependant, ces références à un complot servent bien l’objectif de la vidéo, qui est de nous convaincre de commander en ligne ce médicament miracle, en misant sur nos biais et nos espoirs.

Une arnaque immédiatement révélée

Le message vendeur dure 40 secondes. Suit, dans la même vidéo, un déboulonnage en règle de 80 secondes. On y apprend que le sympathique Dr Johan R. Tarjany n’a jamais existé. Preuve nous en est donnée par le nom du docteur qui n’est autre qu’une anagramme de Jonathan Jarry (2), « le gars qui a créé cette vidéo ». Il est d’ailleurs un communicateur scientifique et un sceptique bien connu à Montréal dans les milieux anglophones. La traduction de plusieurs de ses vidéos a aussi paru dans le Québec sceptique (3) et elle est affichée sur notre site Web en page d’accueil.

Jarry nous met en garde contre les vidéos « attrayantes » remplies d’images souriantes et de musique entraînante. Il attire notre attention sur les erreurs de fait qu’elles peuvent contenir, telle une connaissance de l’ADN plus d’un siècle avant sa découverte. Il nous exhorte à nous servir de notre esprit critique pour ne pas être victimes de théories du complot. Prendre un faux médicament, inefficace ou même dangereux, peut avoir des conséquences désastreuses pour notre santé. Dans le doute, il nous enjoint à consulter un scientifique ou notre médecin.

Interviewé par le journaliste Sébastien Bovet de Radio-Canada (4) au sujet de sa vidéo virale, il dit avoir voulu sensibiliser les gens à la facilité avec laquelle on peut créer et propager de la désinformation sur Internet. Les recettes simplistes qu’on y trouve, surtout dans le domaine de la santé, attirent beaucoup de visionnements. Il est facile de se faire prendre au piège. Demeurons sceptiques, posons des questions, termine-t-il.

Notes

1. Vidéo virale : https://www.youtube.com/watch?v=54mdrhi3w_E Aussi sur : www.sceptiques.qc.ca et rechercher Jarry. Allez voir. Musique fascinante ! Images racoleuses !

2. Jonathan Jarry est, notamment, communicateur scientifique pour l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill (OSS), qui a pour mission de « séparer le logique de l’illogique » (www.mcgill.ca/oss)

3. Québec sceptique, numéros 92, 93, 94 et 95.

4. Radio-Canada, RDI 24/60, 13 juillet 2018 : https://ici.radio-canada.ca/tele/24-60/site/segments/entrevue/80110/video-fausse-nouvelle-mcgill

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